C’est bientôt la fin d’une histoire de quinze ans entre Jorge Martínez et Ale Galán sur le circuit professionnel. Quelques jours après avoir annoncé que 2026 serait sa dernière saison à voyager comme entraîneur, le technicien madrilène s’est confié lors du Paris Major à Roland-Garros.

Une décision mûrie depuis longtemps et qui ne signifie surtout pas son départ du padel. À partir de 2027, Jorge Martínez veut réduire les voyages, s’investir davantage dans M3 Padel Academy, travailler avec les jeunes, former des entraîneurs et continuer à accompagner des joueurs de haut niveau depuis Madrid.

Mais cette interview est aussi l’occasion de revenir sur une relation exceptionnelle avec Ale Galán. Martínez raconte le jeune joueur qu’il a connu bien avant les titres et la place de numéro 1 mondial, celui qui n’était pas forcément le meilleur de sa génération mais chez qui il avait décelé « de la magie ».

« C’EST UNE DÉCISION QUE NOUS MÛRISSONS DEPUIS LONGTEMPS »

Padel Magazine : Vous venez d’annoncer votre retrait du circuit professionnel. Est-ce une décision personnelle ou une décision prise avec les joueurs ?

Jorge Martínez : C’est une décision que je prends à un moment donné, mais derrière, il y a tout un processus. C’est quelque chose que nous mûrissons depuis longtemps.

Il arrive toujours un moment où il faut changer de direction. Ce n’est pas facile de choisir quand le faire, et j’ai pensé que c’était le bon moment.

Bien sûr, c’est quelque chose de concerté avec les joueurs. Je ne ferais rien qu’ils ne souhaitent pas et eux ne feraient rien que je ne souhaite pas.

Martínez terminera donc bien la saison 2026 sur le circuit avant de changer de quotidien en 2027. Son annonce, faite le 8 septembre, est claire : il arrête les voyages permanents du circuit professionnel, pas son métier d’entraîneur ni son implication dans le padel.

« JE VAIS CONTINUER À ENTRAÎNER »

Que va devenir Jorge Martínez après le circuit ?

Je vais essentiellement continuer à entraîner. Je travaillerai avec des joueurs de premier niveau, mais je consacrerai davantage de temps aux jeunes. Nous avons une génération très intéressante.

Je vais aussi me consacrer à la formation des entraîneurs, quelque chose que j’adore. J’aime former et je pense que nous avons besoin de beaucoup de techniciens, maintenant que le territoire du padel, c’est pratiquement le monde entier.

QUINZE ANS AVEC GALÁN : « L’OBJECTIF EST QU’IL N’AIT PLUS BESOIN DE TOI »

Après quinze années avec Ale Galán, de quel entraîneur aura-t-il besoin après votre départ ?

Ce qu’il y a de beau lorsque tu travailles quinze ans avec un joueur, c’est que tu dois parvenir à le rendre autonome, à le faire voler de ses propres ailes.

C’est l’objectif de n’importe quel entraîneur : que ton élève n’ait plus besoin de toi, que nous devenions dispensables.

Et sur ce point, je pense avoir accompli ma mission.

Ale possède maintenant énormément d’expérience et sait parfaitement ce qu’il veut. L’entraîneur qui travaillera avec lui aura beaucoup de chance, parce qu’Ale saura aussi lui apporter cette sécurité. Il a appris à se gérer et à voler seul.

GALÁN ET CHINGOTTO : UN SEUL ENTRAÎNEUR, « LE MONDE IDÉAL »

Vous avez souvent expliqué qu’une paire devait avoir un seul entraîneur. Est-ce toujours votre vision pour Galán et Chingotto ?

Dans mon monde idéal, il y a un entraîneur qui dirige l’équipe.

L’équipe, ce sont les deux joueurs, mais derrière eux, il y a beaucoup de monde : préparateur physique, nutritionniste, kinésithérapeute et toute une série de professionnels qui permettent aux joueurs de performer.

L’entraîneur est là pour coordonner tout cela et le traduire sur la piste. Donc oui, dans mon monde idéal, l’entraîneur doit être unique.

Aujourd’hui, les circonstances du padel font qu’il existe beaucoup de projets avec plusieurs entraîneurs. Moi-même, je travaille avec Seba Nerone : je suis davantage avec Delfi et lui avec Gemma. Ce n’est pas l’idéal selon moi, mais si la collaboration et l’entente sont bonnes, cela peut fonctionner.

« LE PLUS DIFFICILE N’EST PAS D’ARRIVER AU SOMMET, MAIS D’Y RESTER »

Qu’est-ce qui est le plus difficile : être numéro 1 ou être numéro 2 et courir après la première place ?

Rien de tout cela n’est simple.

Atteindre le sommet est extrêmement difficile, mais je pense que s’y maintenir est encore plus compliqué.

Quand tu es proche du numéro 1, tu dois continuer à améliorer ton niveau pour atteindre le sommet. Mentalement, c’est très dur parce que tu l’as presque à portée de main et pourtant il peut encore t’échapper.

Il faut recommencer chaque année, maintenir le projet, continuer à travailler pour y arriver.

Les deux situations sont difficiles, mais pour moi, le plus compliqué n’est pas d’arriver : c’est de rester.

ROLAND-GARROS : « POUR UN SPORTIF, C’EST LE SUMMUM »

Que représente Roland-Garros pour vous ?

Roland-Garros me passionne. Quand je viens ici, pour moi, c’est le summum pour un sportif.

Je viens du tennis, donc mes rêves liés au tennis sont ici. La première fois que j’ai posé les pieds sur le court central, j’avais vraiment la chair de poule.

J’ai eu la chance de jouer des finales ici avec les garçons et avec les filles. Il y a un moment que je trouve magique : quand tout le public se lève avant le match et que les joueurs sont présentés. C’est extraordinaire.

J’espère pouvoir revenir toujours ici, même lorsque je ne serai plus entraîneur sur le circuit.

« GALÁN N’ÉTAIT PAS L’UN DES MEILLEURS DE SA CATÉGORIE »

L’histoire entre Jorge Martínez et Ale Galán prend une autre dimension lorsque le coach revient sur les premières années de celui qui allait devenir numéro 1 mondial.

Quand Galán était jeune, aviez-vous déjà imaginé qu’il irait aussi loin ?

Je croyais en Ale parce que j’avais vu que c’était un joueur spécial.

C’est vrai qu’il n’était pas parmi les meilleurs de sa catégorie. Quand tu es jeune et que tu joues en prenant beaucoup de risques, tu ne gagnes pas forcément. Généralement, à cet âge-là, c’est celui qui joue de manière un peu plus solide qui gagne.

Mais Ale avait de la vitesse de balle. Et surtout, il avait de la magie. Beaucoup de magie dans son jeu.

Je trouvais qu’il avait un potentiel énorme.

GALÁN, COQUI NIETO, BARAHONA… UNE GÉNÉRATION EXCEPTIONNELLE

Martínez se souvient alors d’un groupe de compétition constitué avec la Fondation Damm, qui allait produire plusieurs futurs professionnels.

Il y avait notamment Ale Galán, Coki Nieto, Javier Barahona, Marta Talaván ou encore Iván Ramírez.

« Sur un groupe que nous avions commencé avec dix joueurs, cinq sont devenus professionnels. C’est énorme. »

Pour le technicien, la réussite de Galán repose aussi sur cet environnement.

« D’abord, nous avons cru en lui et nous lui avons donné l’opportunité d’intégrer ce groupe. Ensuite, nous avons eu les moyens de travailler avec ces joueurs et nous avons obtenu des résultats. Je pense que ce sont quelques-unes des clés. »

« AU DÉBUT, NOUS CROYIONS PLUS EN GALÁN QUE LUI-MÊME »

Est-ce que ses entraîneurs ont cru en Galán avant que Galán ne croie réellement en lui-même ?

Au début, oui. Je pense que nous croyions davantage en lui que lui-même.

À 15, 16 ou 17 ans, tu n’as pas encore cette maturité. Tu as de l’envie, mais tu ne vois pas encore réellement jusqu’où tu peux aller.

À cette époque, pour lui, le padel était davantage un jeu, quelque chose d’amusant qui le sortait de son quotidien, plutôt qu’un projet avec l’objectif de devenir numéro 1.

Ça, c’est venu après.

Aujourd’hui, évidemment, c’est totalement différent.

« Tu ne peux pas devenir numéro 1 si tu ne crois pas en toi. Et Galán croit en lui. »

BELLUATI, LE MOMENT OÙ TOUT CHANGE

Vous souvenez-vous du moment où Galán a compris qu’il pouvait réellement devenir professionnel ?

Oui. Il y a une période où son jeu évolue énormément, lorsqu’il commence à jouer avec Juan Cruz Belluati.

Ils passent des compétitions régionales à Madrid aux qualifications, puis, assez rapidement, ils commencent à entrer dans les tableaux principaux.

Ils développent un padel d’une très grande qualité et je pense que c’est à ce moment-là qu’Ale réalise qu’il possède réellement les capacités pour devenir un joueur professionnel de très haut niveau.

Pour moi, c’est le véritable tournant.

À partir de là, Galán commence à être sollicité par des partenaires beaucoup plus expérimentés, comme Matías Díaz ou Juani Mieres. Il change alors définitivement de dimension.

« NOUS N’AVONS JAMAIS ENVISAGÉ DE NOUS SÉPARER »

En quinze ans, y a-t-il eu un moment où vous vous êtes dit que vous n’avanciez plus ensemble ?

Non. Jamais.

Il y a toujours eu beaucoup d’exigence entre nous. L’exigence de progresser à l’entraînement, d’être plus professionnels et de maintenir cette ambition compétitive.

Je lui demandais beaucoup et lui aussi m’a demandé beaucoup.

Mais nous n’avons jamais envisagé d’arrêter ou de chercher une autre solution.

Au début, cette exigence venait davantage de moi, lorsqu’il fallait encore l’éduquer en tant que joueur. Puis, lorsqu’il est devenu professionnel, la tendance s’est inversée.

Il a compris que si lui donnait le maximum, son équipe technique devait elle aussi donner le maximum.

Après près de quinze années de travail commun, Jorge Martínez et Ale Galán s’apprêtent donc à refermer un chapitre particulièrement rare dans le padel moderne. Le coach ira au bout de la saison 2026 avant de quitter les voyages permanents du circuit. Une retraite des bancs professionnels, mais certainement pas du padel.

Franck Binisti

Franck Binisti découvre le padel au Club des Pyramides en 2009 en région parisienne. Depuis, le padel fait partie de sa vie. Vous le voyez souvent faire le tour de France en allant couvrir les grands événements de padel français.