Sur le papier, l’association paraît presque mathématique. Franco Stupaczuk apporte le volume de jeu, la défense et la capacité à construire patiemment les points. Jon Sanz possède, lui, la puissance et l’explosivité susceptibles de conclure le travail. Mais une paire ne se résume pas à l’addition de deux qualités complémentaires. Pour fonctionner, l’Argentin et l’Espagnol devront surtout éviter de pousser leur nature respective jusqu’à l’excès.

Après les séparations de Stupaczuk–Yanguas et Nieto–Sanz, les deux joueurs ont officialisé leur association. Ils débuteront ensemble lors du Madrid P1 et devraient constituer la cinquième paire du tableau, juste derrière Mike Yanguas et Coki Nieto.

Stupaczuk, un constructeur parfois tenté de devenir finisseur

La première qualité de Franco Stupaczuk reste sa capacité à faire jouer un point de plus. L’Argentin défend, couvre énormément de terrain et possède les jambes nécessaires pour répéter les efforts sans perdre immédiatement en précision en répétant son fameux rulo et sa vibora.

Il peut résister depuis le fond de la piste, remettre une balle supplémentaire, accompagner progressivement la transition vers le filet et accélérer lorsque la situation devient réellement favorable. Cette capacité à donner de la continuité au jeu a souvent permis à ses partenaires de prendre davantage de risques.

Le problème apparaît lorsque Stupa estime devoir terminer lui-même les points.

Son smash peut être efficace, mais il n’offre pas la même garantie que celui des meilleurs finisseurs du circuit. Lorsqu’il force depuis une position imparfaite, son remate revient régulièrement dans la piste et expose sa paire au contre.

Le quart de finale du Málaga P1 face à Paquito Navarro et Martín Di Nenno en a fourni une illustration récente. Stupaczuk avait multiplié les tentatives sans modifier sa stratégie, tandis que Paquito parvenait régulièrement à le contrer. À mesure que les échecs s’accumulaient, Mike Yanguas avait laissé apparaître son irritation.

Certaines séquences de son association avec Juan Lebrón avaient déjà montré une frustration comparable lorsque les choix offensifs de l’Argentin ne produisaient plus les effets attendus.

Stupa est généralement très régulier lorsqu’il accepte de construire. Il devient plus vulnérable lorsqu’il se sent obligé de gagner le point par la puissance.

Jon Sanz, une puissance qui doit encore être canalisée

Jon Sanz semble presque représenter le profil opposé.

Le gaucher possède l’un des bras les plus explosifs parmi les joueurs installés dans le haut du classement. Son smash peut faire sortir la balle depuis des positions dans lesquelles beaucoup de joueurs de droite se contenteraient d’une vibora. Il est également capable d’intercepter dans l’axe et de modifier brutalement le rythme d’un échange.

Cette puissance offre à sa paire une menace permanente. Un lob légèrement court au centre peut immédiatement devenir une occasion de terminer le point.

Mais cette volonté d’agresser constitue également l’une de ses limites. Sanz cherche parfois la conclusion avant que le point soit réellement construit. Il peut enchaîner plusieurs accélérations spectaculaires, puis offrir des fautes évitables sur des balles qui ne nécessitaient pas autant de risques.

Sanz n’est pas incapable de construire, sa difficulté réside davantage dans la sélection : identifier la balle qu’il faut attaquer et accepter de laisser passer celles qui ne présentent pas suffisamment de garanties.

Une complémentarité qui possède une vraie logique

C’est précisément à cet endroit que l’association avec Stupaczuk devient intéressante.

L’Argentin peut offrir à Sanz ce qui lui manque parfois : une structure. Sa défense et sa capacité à prolonger les échanges doivent permettre au gaucher de recevoir davantage de balles offensives dans de bonnes conditions, plutôt que de devoir créer lui-même l’accélération depuis une position neutre.

Sanz peut, en retour, libérer Stupaczuk d’une partie de la responsabilité de finition.

Avec un gaucher aussi puissant à droite, Stupa ne devrait plus avoir besoin de forcer autant de smashs depuis le fond de son côté gauche. Lorsque le lob adverse revient vers le centre, Sanz peut utiliser son bras gauche pour intervenir et terminer le point.

La configuration possède également un avantage évident dans l’axe. Le coup droit de Stupaczuk et celui de Sanz se trouvent tous les deux au centre. S’ils coordonnent correctement leurs déplacements, ils peuvent fermer énormément d’espace, accélérer sur les balles basses et rendre les passages au milieu particulièrement difficiles.

Stupa peut construire pour offrir une balle de finition à Sanz. Sanz peut finir les points pour éviter à Stupa de sortir de son registre. Sur le papier, chacun semble donc capable de protéger l’autre contre ses propres excès.

Sanz a déjà fonctionné avec un joueur de contrôle

L’association entre puissance et régularité n’est pas totalement nouvelle pour Jon Sanz.

Avec Coki Nieto, l’Espagnol avait déjà trouvé un partenaire capable d’apporter du volume, de la défense et une certaine stabilité tactique. Cette complémentarité avait atteint son sommet lors des Premier Padel Finals 2024. Nieto et Sanz avaient remporté le titre en battant Coello et Tapia 3/6 7/5 6/3, mettant fin à une série de 47 victoires consécutives des numéros 1 mondiaux.

Cette victoire constitue une preuve importante : Sanz peut parfaitement s’intégrer dans une paire construite autour d’un joueur plus régulier.

Elle rappelle également que son jeu ne se limite pas à une succession de smashs. Lorsqu’il accepte le cadre collectif et sélectionne mieux ses accélérations, son explosivité peut devenir le facteur qui transforme une paire solide en véritable candidate aux titres.

Leur réunion en 2026 n’a cependant pas produit les mêmes résultats. Malgré deux demi-finales et plusieurs quarts, Nieto et Sanz n’ont pas retrouvé la dynamique qui les avait conduits au titre à Barcelone. La complémentarité des profils ne garantit donc pas automatiquement l’alchimie.

Stupa connaît déjà le jeu avec un gaucher

Pour Stupaczuk, cette configuration n’est pas davantage une découverte.

L’Argentin a déjà évolué avec plusieurs gauchers, notamment Pablo Lima, Álex Ruiz. Son association avec Ruiz avait remporté deux titres en 2021. Avec Lebrón, Stupa avait également commencé la saison 2025 par une succession de finales et un titre au Cancún P2.

Il sait donc partager le centre avec un joueur dont le coup droit se trouve dans l’axe. Il connaît aussi les ajustements nécessaires pour laisser davantage de balles hautes à son partenaire de droite.

Mais ces précédents montrent également que la complémentarité technique ne suffit pas. Pour que le projet Sanz–Stupa fonctionne, la distribution des responsabilités devra être comprise et acceptée par les deux joueurs.

Le piège : caricaturer les rôles

Le principal danger serait de résumer leur plan de jeu à une formule trop simple : Stupa construit, Sanz termine.

Les meilleures paires identifieraient rapidement cette répartition. Elles pourraient alors chercher à neutraliser Sanz en dirigeant une majorité de leurs lobes vers Stupaczuk. L’Argentin se retrouverait de nouveau obligé de jouer les balles hautes et pourrait retomber dans sa tendance à forcer le smash.

Pour que la puissance de Sanz soulage véritablement Stupa, le gaucher devra être autorisé à venir chercher certaines balles dans le centre, voire ponctuellement au-dessus de son partenaire. Cette occupation de l’axe devra néanmoins être parfaitement réglée : leurs deux coups droits peuvent constituer une arme, mais aussi provoquer des hésitations si la priorité n’est pas clairement définie.

À l’inverse, Sanz ne pourra pas considérer chaque balle haute comme une invitation à frapper. S’il tente de terminer trop tôt, il réduira à néant le travail de construction de Stupaczuk et exposera la paire aux contres.

Leur réussite dépendra donc moins de leurs qualités naturelles que de leur capacité à ne pas en abuser.

Une alchimie également mentale

La gestion émotionnelle représentera un autre enjeu.

Jon Sanz est un joueur expressif, instinctif et parfois difficile à contenir lorsqu’un match devient chaotique. Stupaczuk donne généralement une image plus stable, mais ses dernières associations ont montré que l’accumulation de frustrations pouvait progressivement détériorer la communication au sein de la paire.

Leur projet aura besoin d’une hiérarchie tactique claire. Qui prend les balles au centre ? Qui décide de modifier le rythme ? Jusqu’où Sanz peut-il intervenir sur le côté de Stupa ? Et comment réagir lorsque plusieurs smashs consécutifs reviennent dans la piste ?

Un plafond très élevé, mais un équilibre fragile

Oui, une véritable alchimie est possible entre Franco Stupaczuk et Jon Sanz. Leur association est même l’une des plus cohérentes parmi les nouveaux projets annoncés pour la reprise.

Stupa peut offrir à Sanz la patience et la structure dont son jeu a parfois besoin. Sanz peut apporter à Stupa la puissance de finition qui lui évitera de chercher des smashs dans des positions trop compliquées.

Mais leur meilleure version ne sera pas celle dans laquelle l’un construit tous les points et l’autre tente de tous les terminer. Stupaczuk devra conserver sa capacité à accélérer et à surprendre. Sanz devra accepter de défendre, de lober et de bâtir lorsque la balle ne permet pas encore d’attaquer.

Si chacun parvient à intégrer une partie du registre de l’autre, cette paire peut rapidement perturber la hiérarchie. Dans le cas contraire, elle risque d’alterner les séquences spectaculaires et les passages remplis de fautes.

Stupaczuk et Sanz possèdent probablement un plafond plus élevé que ne l’indique leur future place de tête de série numéro 5. Reste à savoir s’ils sauront construire ensemble l’escalier permettant de l’atteindre.

Antoine Tricolet

J’ai découvert le Padel en Espagne par hasard dans un camping. Le virus a pris immédiatement, passionné de padel, je suis l’actualité internationale et régionale en vibrant tout autant que ce sport.