Pendant plusieurs années, Sherazad Benamar a vécu le quotidien exigeant du tennis professionnel : les voyages permanents, la solitude du circuit, les sacrifices personnels et la pression constante des résultats. Ancienne joueuse du circuit international, passée notamment par les qualifications de Wimbledon et auteure de victoires face à des joueuses qui deviendront ensuite des références mondiales, la Française entretient aujourd’hui un rapport beaucoup plus apaisé avec son sport.

Présente au Yaoundé lors d’un événement organisé autour du défi physique lancé par le ministre camerounais de l’Intérieur Paul Atanga Nji, elle s’est confiée avec beaucoup de sincérité sur son parcours, ses blessures personnelles, son rapport compliqué au tennis, sa reconstruction et son envie de revenir désormais vers le terrain à travers la transmission et le coaching.

« L’esprit de compétition ne part jamais »

Question : Comment as-tu vécu ces trois jours au Cameroun ?

Sherazad Benamar : C’était atypique et sympathique. Franchement, je n’avais jamais vécu ça auparavant, mais j’ai toujours eu envie de participer à des exhibitions de ce genre. Donc j’étais ravie qu’on m’invite.

Même après plusieurs années loin du circuit, la compétitrice reste intacte.

Sherazad Benamar : L’esprit de compétition reste toujours. On peut arrêter dix ou quinze ans, ça ne disparaît jamais.

Quand tu reviens sur un terrain, tu as envie de montrer que tu sais encore jouer, même si ce n’est plus pareil qu’avant. Tu veux être à la hauteur et offrir du spectacle.

Sherazad Benamar : « « Le tennis peut te détruire mentalement. Il y a pire que pleurer après une défaite... »

« Le tennis, c’est un amour vache »

Très rapidement, l’ancienne joueuse évoque sa relation compliquée avec son sport.

Sherazad Benamar : J’ai aimé le tennis et je l’ai détesté en même temps.

C’est un sport très compliqué parce qu’on est souvent seul. On voyage seul, on mange seul. Moi, je suis quelqu’un qui adore être entouré, donc ce lifestyle-là ne me convenait pas forcément.

Mais j’aimais gagner, alors je continuais.

Sherazad Benamar : Au bout d’un moment, j’avais besoin de couper. Quand tu arrêtes le tennis, chacun fait son deuil à sa manière. Moi, j’avais besoin de retirer totalement le tennis de ma vie pendant un temps.

Aujourd’hui, Sherazad Benamar envisage un retour vers le tennis, mais sous une autre forme.

Sherazad Benamar : J’ai passé mon diplôme lors de ma dernière année sur le circuit. Ensuite, j’ai coaché un peu chez Patrick Mouratoglou et aussi dans un club à Paris.

À un moment, j’avais besoin de découvrir autre chose que le sport. Mais aujourd’hui, j’ai envie de revenir sur les terrains pour transmettre et partager autrement.

« J’aime voir les joueurs évoluer »

Question : Le coaching te plaît davantage aujourd’hui ?

Sherazad Benamar : Oui, énormément. J’aime transmettre.

Et peu importe le niveau. Que ce soit un débutant ou un joueur confirmé, voir quelqu’un progresser grâce à ce qu’on lui apporte, c’est quelque chose que j’adore.

L’ancienne joueuse revient ensuite sur la réalité du tennis professionnel.

Sherazad Benamar : Je pense que peu importe le niveau, tout le monde galère à un moment donné.

Certaines sortent plus vite des difficultés que d’autres, mais même les joueuses du top 100 ont leurs propres galères.

Question : Aujourd’hui, être accompagné sur le circuit reste réservé à certaines joueuses ?

Sherazad Benamar : Oui, parce qu’il faut avoir les moyens.

Certaines trouvent très tôt des sponsors capables de financer les déplacements, les coachs et les tournois. D’autres viennent de familles plus aisées.

Et puis il y a aussi des passionnés qui investissent dans des joueurs parce qu’ils croient en eux.

« Sans Walter Gouy, je n’aurais jamais pu évoluer aussi vite »

Sherazad Benamar revient avec émotion sur l’importance de son premier entraîneur.

Sherazad Benamar : Mes parents n’avaient pas les moyens de financer le tennis. C’est un sport extrêmement cher.

J’ai eu énormément de chance parce que très tôt, un entraîneur, Walter Gouy, a payé énormément de choses de sa poche pour moi.

Il croyait énormément en moi. Ce n’était pas seulement un coach, c’était quasiment quelqu’un de ma famille.

Sherazad Benamar : Sans lui, mes parents auraient dû s’endetter. Entre les voyages, les hôtels, les billets d’avion et les coachs, le tennis coûte extrêmement cher.

Ensuite, j’ai été aidée par mon club, puis par la Ligue, puis par la Fédération.

Une carrière stoppée à 19 ans

Question : Il y a eu un vrai tournant dans ta carrière ?

Sherazad Benamar : Oui. À 19 ans, j’ai arrêté le tennis pendant presque trois ans après une blessure et le décès de ma mère.

Je n’avais plus envie de jouer.

Pendant sa pause, elle travaille à Roland-Garros.

Sherazad Benamar : Je travaillais pour Roland-Garros et je voyais des filles que je battais en junior jouer sur les grands courts.

Je me suis dit : “Peut-être que je suis du mauvais côté.”

Sherazad Benamar : Quand j’ai repris vers 22-23 ans, c’était une nouvelle carrière.

Cette fois, je jouais pour moi. Avant, j’avais l’impression de jouer pour mon père, pour les coachs ou pour la Fédération.

Quand j’ai repris, je jouais enfin parce que j’en avais envie.

Sherazad Benamar : C’est à ce moment-là que j’ai commencé à vraiment aimer jouer au tennis.

Sherazad Benamar : « « Le tennis peut te détruire mentalement. Il y a pire que pleurer après une défaite... »

« On m’a forcée à faire énormément de sacrifices »

L’ancienne joueuse revient également sur les privations liées au haut niveau dès l’enfance.

Sherazad Benamar : Je n’avais pas le droit de faire des pyjama parties chez mes copines. Je ne pouvais pas jouer au football ou au volley avec mes amis à cause du risque de blessure.

À un moment, je me suis dit : “Tu n’as pas fait tous ces sacrifices pour abandonner.”

Sherazad Benamar : Pendant longtemps, on m’a parlé du top 100. Mais au fond, mon objectif personnel, c’était surtout de battre des joueuses du top 100.

Parmi ses souvenirs les plus forts, Sherazad Benamar évoque plusieurs succès importants.

Sherazad Benamar : J’ai battu Timea Bacsinszky, une joueuse que j’admirais énormément humainement.

J’ai aussi battu Naomi Osaka et Jessica Pegula, même si elles n’étaient pas encore au sommet quand je les ai affrontées.

« Les qualifications de Wimbledon restent mon plus grand souvenir »

Le souvenir le plus fort de sa carrière reste toutefois ailleurs.

Sherazad Benamar : Les qualifications de Wimbledon.

C’était la première fois que j’entrais directement dans les qualifications d’un Grand Chelem grâce à mon classement.

J’ai sauvé plusieurs balles de match et à la fin, il n’y avait quasiment plus personne autour du court.

Une amie était là et applaudissait comme une folle. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé que j’avais gagné.

Sherazad Benamar : Ce match m’a fait énormément de bien parce que c’était exactement pour ça que je me battais depuis toute petite : battre des top 100 et jouer les qualifications d’un Grand Chelem.

Sherazad Benamar : « « Le tennis peut te détruire mentalement. Il y a pire que pleurer après une défaite... »

« Le tennis peut te détruire mentalement »

L’ancienne joueuse évoque ensuite les conséquences psychologiques du circuit professionnel.

Sherazad Benamar : Le tennis peut te mettre dans des états terribles.

Tu peux jouer le meilleur tennis de ta vie un jour et le lendemain ne plus réussir à mettre un pied devant l’autre. Et le tournoi est terminé.

Sherazad Benamar : Il y a pire que pleurer après une défaite.

Il m’est arrivé de ne plus manger ou au contraire de manger jusqu’à me faire vomir.

Le tennis peut vraiment pousser très loin mentalement.

« J’avais l’impression d’être extérieure à ma propre vie »

Sherazad Benamar explique ensuite pourquoi elle a fini par prendre ses distances avec le circuit.

Sherazad Benamar : Ma mère a été malade pendant longtemps. Elle me disait de continuer à jouer, mais aujourd’hui je me dis que si je n’avais pas joué au tennis, j’aurais peut-être pu profiter davantage d’elle.

J’ai aussi raté énormément de mariages, de naissances, de moments familiaux.

À force, tu as l’impression d’être extérieure à ta propre vie.

« Le tennis m’a tout pris »

Sherazad Benamar : Certains disent que le tennis leur a tout donné. Moi, j’ai parfois l’impression qu’il m’a surtout tout pris.

Oui, il m’a permis de voyager partout dans le monde et de rencontrer des gens extraordinaires. Mais humainement, il m’a aussi énormément coûté.

« L’année où j’ai le mieux joué, c’est quand j’ai arrêté de me priver »

Un déclic mental a pourtant changé sa manière d’aborder le circuit.

Sherazad Benamar : L’année où j’ai battu Timea Bacsinszky, j’avais un mariage de quatre jours dans le sud.

Avant, je ne serais jamais allée à ce mariage. Mais cette fois, j’y suis allée en me disant : “Tant pis si je perds.”

Et paradoxalement, c’est cette année-là que j’ai le mieux joué.

Sherazad Benamar : « « Le tennis peut te détruire mentalement. Il y a pire que pleurer après une défaite... »

« Avec ma sœur, on aurait aimé jouer davantage ensemble »

La discussion se tourne ensuite vers sa sœur, Schena Benamar.

Sherazad Benamar : Oui, j’aurais adoré jouer davantage avec elle, mais nous avons dix ans d’écart.

Quand j’étais déjà sur le circuit professionnel, elle était encore junior.

« Le revers à une main, c’était une galère »

Connue pour son revers à une main, Sherazad Benamar revient aussi sur cette particularité technique.

Sherazad Benamar : J’ai galéré avec ce revers jusqu’à mes 15-16 ans.

On a essayé de me faire jouer à deux mains, mais ça ne marchait pas.

« Je n’aimais pas qu’on me dise que je jouais comme un mec »

Sherazad Benamar : Pendant longtemps, les gens me disaient : “Tu joues comme un mec.”

Et ça m’énervait parce que j’avais simplement un jeu atypique avec un revers à une main et un jeu vers l’avant.

« Les qualifications de Roland-Garros, ce sont les vrais gladiateurs »

Enfin, l’ancienne joueuse livre son regard sur les qualifications des tournois du Grand Chelem.

Sherazad Benamar : Les qualifications de Roland-Garros, ce sont les vrais gladiateurs.

C’est là où les joueurs se battent réellement pour leur carrière, pour leur survie financière aussi.

Quand ça passe, c’est incroyable. Quand ça casse, ça fait très mal.

Direction Poitiers… et peut-être du padel avec sa sœur

Aujourd’hui, Sherazad Benamar retrouve progressivement le plaisir du terrain.

Sherazad Benamar : Maintenant qu’on est dans le même club avec ma sœur, on va jouer ensemble en tennis et probablement aussi en padel (au Club de Lesigny, club hôte du FIP Promises Paris by WME).

Si je rejoue aujourd’hui, autant le faire avec elle.

Franck Binisti

Franck Binisti découvre le padel au Club des Pyramides en 2009 en région parisienne. Depuis, le padel fait partie de sa vie. Vous le voyez souvent faire le tour de France en allant couvrir les grands événements de padel français.