Comment Kuikma « cuisine » ses raquettes

Voici la suite de notre reportage à Madrid dans les coulisses de la branche padel de Décathlon. Aujourd’hui, on s’intéresse à la manière dont sont « cuisinées » les raquettes les plus vendues au monde.

Bien que créée il y a seulement deux ans, Kuikma, la marque 100% padel de Décathlon, a d’ores et déjà acquis ses lettres de noblesse dans le monde du padel. Pour ce qui est des raquettes, c’est le cas auprès des utilisateurs, avec des retours clients très positifs, notamment sur les critères du rapport qualité-prix et de la durabilité.

Ne pas forcément dépenser 200 ou 300 €

« Notre objectif, explique Frédéric Oudeville, le monsieur padel de Décathlon, était de rendre le padel accessible au plus grand nombre. Cela veut notamment dire accessible financièrement, que ce soit pour le débutant ou pour l’expert, qui ne veut pas forcément dépenser 200 ou 300 euros pour une raquette haut de gamme. Avec notre gamme expert, nous avons souhaité proposer, pour 100 euros, des raquettes en carbone dotées des meilleures technologies. Et cela, nous sommes pratiquement les seuls sur le marché à le faire ».

Mais comment, en partant d’une feuille presque blanche, façonne-t-on une gamme de raquettes destinée aux joueurs les plus exigeants ?

« Quand j’ai été choisi comme chef de produit, reprend Fred Oudeville, je suis venu à Madrid afin d’analyser les besoins des joueurs et de construire une offre cohérente. J’ai recruté Andrés Sanchez, qui travaillait déjà pour Décathlon à Lille, comme ingénieur raquettes. Ensuite j’ai mis sur pied en Espagne une équipe d’ingénieurs, de designers, de spécialistes du merchandising… Il fallait que l’équipe ait le drapeau espagnol, car c’est notre premier marché, le plus exigeant. »

L’expérience précieuse d’Horacio Álvarez Clementi

Dès 2017, cette équipe a produit ses premiers prototypes de raquettes, en se fondant sur l’expérience acquise par Artengo. « Nos premiers tests de raquettes étaient trop hétérogènes, pas assez concluants. On a beau avoir de bons joueurs dans notre équipe, on n’est pas assez bons, pas assez fins pour jauger une raquette de manière assez précise pour la mettre sur le marché. C’est pour ça qu’on a décidé de travailler avec Horacio Álvarez Clementi, pour bénéficier de son expérience d’ancien joueur pro et de coach ».

Horacio Alvarez Clementi durant un entraînement.

A 63 ans, l’entraîneur argentin a des idées bien arrêtées sur ce qu’est une bonne raquette de padel, qu’il nous a détaillées dans une interview à paraître. « Il nous a énormément aidés, admet Fred Oudeville, y compris quand il n’a pas validé trois des quatre raquettes qu’on lui soumettait, alors qu’on avait déjà fait cinq ou six versions. Il disait d’une que son ‘’punto dulce’’ n’était pas assez grand, d’une autre qu’elle vibrait, alors que nous, on ne sentait pas qu’elle vibrait… Mais il avait raison : donc on l’a écouté , on a retardé le lancement de six mois et aujourd’hui, je suis hyper content du résultat ».

Le KTL, une pièce secrète, sans fenêtres

Mais rentrons un peu dans l’arrière-cuisine où sont élaborées les raquettes Kuikma, au cœur du club El Hangar, dans le nord de Madrid. En apparence, rien d’extraordinaire. D’un côté, des bureaux très classiques, avec des ordinateurs et une équipe très jeune de seulement 12 personnes (mais appelée à s’étoffer prochainement) ; moyenne d’âge, environ 30 ans.

Un peu plus loin, nichée entre deux pistes de padel, une pièce secrète, sans fenêtres, dont un digicode réserve l’accès aux seuls initiés. Sur la porte, trois lettres sont inscrites : « KTL » ! « Cela veut dire Kuikma test lab », nous explique Andrés, l’ingénieur raquettes.

Un linéaire présentant les produits Kuikma. Photo Jérôme Arnoux

Pur « produit » de la filière Décathlon, Andrés y travaille depuis 12 ans : « Je suis rentré dans l’entreprise comme vendeur au magasin de Malaga (Andalousie), tout en faisant mes études d’ingénieur en dessin industriel. Ensuite, j’ai fait une mission de merchandising à Lille, où j’ai intégré le labo PCM (plastique, composite et métal). C’est là qu’on fait des tests d’endurance, des tests statiques et des tests d’impacts sur les matériaux durs. Je supervisais les essais pour les sports de raquettes, les cannes à pêche et les vélos… »

Andrés, un cuisinier mariant les ingrédients

Revenons à présent au Kuikma test lab. « Le KTL, c’est là où on fait différents tests de produits, indique Andrés. Même si le centre de développement est basé à Lille, on a parfois besoin de bricoler un peu à Madrid : découper une raquette pour la rallonger, rajouter du poids, modifier quelques détails… Et par ailleurs, ma collègue Raquel fait ici des essais de merchandising, c’est-à-dire qu’elle teste la présentation des produits, les linéaires qu’on propose ensuite aux magasins du monde entier ».

Andrés Sanchez est l’ingénieur produits de Kuikma. Et aussi un bon joueur de padel.

Andrés se décrit volontiers comme un « cuisinier » de raquettes, maniant au quotidien trois ingrédients : le moule de la raquette, la composition du « sandwich » et le plan de perçage. Autrement dit, il cherche, pour chaque modèle le meilleur compromis entre la forme, les composants (carbone, fibre de verre, mousse) le nombre et la disposition des trous.

« La difficulté, explique-t-il, est de trouver une corrélation claire entre ce qu’on calcule sur un ordinateur et le ressenti des joueurs en conditions réelles. Parfois, il suffit qu’on change le dosage d’un seul ingrédient et tout est à refaire ».

Jusqu’à dix prototypes pour une raquette

Combien d’heures de travail nécessite une raquette ?

 « C’est très variable, estime l’ingénieur. Pour certaines, j’ai en tête 350 heures. Pour la gamme expert (les PR990), qu’on a développée en 2018, on a fait dix prototypes, ce qui est beaucoup. Notre exigence était élevée et celle d’Horacio encore plus, ce dont on le remercie. Mon travail est de trouver les solutions techniques pour m’adapter à ce que préconise Horacio, et c’est grâce à lui si nos raquettes plaisent à 90% des utilisateurs ».

Après avoir renouvelé les différentes gammes de raquettes, l’équipe de Kuikma s’est attaquée ensuite au développement d’autres produits, en particulier les chaussures, les balles, les sacs et les vêtements dédiés au padel.

Nous avons testé un modèle top secret

Enfin, un nouveau challenge en 2022 est le sponsoring : pour la première fois, des joueurs très connus vont être équipés de produits Kuikma, en particulier les raquettes. Et d’ici quelques jours, on saura si les rumeurs concernant Maxi Sanchez sont fondées ou non…

Il faut donc s’attendre, chez Kuikma, à l’apparition d’une gamme de raquettes encore plus performantes ! Mais dès novembre dernier, nous avons eu la chance de tester un modèle top secret, que Kuikma ne prévoit de lancer qu’à l’été 2022 : son nom de code est « la Pro ». De forme hybride, elle pèse environ 365 grammes et allie confort, puissance et précision, avec un grand « punto dulce ».

On ne vous en dira pas plus, si ce n’est qu’elle sera vendue plus cher que les actuels modèles experts. Et pour cause : elle sera fabriquée en Espagne et non en Asie…

Publié par
Jérôme Arnoux